
EXPOSITIONS
Interview : Dark Tourism
Voir la mort, du moins où elle est passée. L’exposition photographique Dark Tourism dresse un état des lieux d’une nouvelle mode : le tourisme macabre. Les 27 clichés d’Ambroise Tézenas, présentés à la galerie Mélanie Rio, dépeignent cet engouement pour des lieux associés à des guerres, des génocides, des catastrophes. Du « Katrina Tour » au « Chernobyl Tour » en passant par Ouradour-sur-Glane ou le site de Ground Zero, le photographe parisien, qui collabore régulièrement pour le New York Times, revient sur ce projet entamé en 2008.
Comment est né Dark Tourism ?
En tant que photographe de presse, j’ai couvert en 2004 le tsunami au Sri Lanka. J’ai notamment pris des photos d’un train qui avait été balayé et renversé à Tellwata, il y avait eu plus de 2 000 morts. Quatre ans plus tard, en lisant un article, j’ai appris que le train avait été laissé dans le même état et que des gens venaient se faire photographier devant. À partir de là, j’ai voulu comprendre l’attrait de ces personnes qui visitent ces lieux, entre les proches qui viennent se recueillir et les touristes de l’autre bout du monde.
Votre but est-il de dénoncer ce tourisme ?
Je souhaite garder une distance documentaire. Je veux questionner l’engouement de tous les gens pour les drames, mais sans porter aucun jugement. Vous savez, on ralentit tous sur l’autoroute lorsqu’il y a un accident sur le bas-côté ! Lorsque l’on entend « tourisme macabre », on pense immédiatement à l’aspect voyeuriste. En réalité j’ai essayé de me détacher de tout a priori pour comprendre l’intérêt que suscitent ces lieux. Ce qui est intéressant aujourd’hui c’est aussi de se rendre compte comment le tourisme, qui est logiquement plus axé vers l’évasion, peut s’orienter vers un côté mortuaire, et constater également les déviances que cela peut engendrer. En joignant par exemple un « JFK assassination tour », on suit le parcours d’Oswald (le tueur du président Kennedy) de sa maison à sa tombe, en passant par l’endroit d’où il aurait tiré, mais il n’y a en fait rien à voir !
Cet attrait pour la mort n’est pas réellement nouveau…
Non, il y a toujours eu cette attirance. La différence aujourd’hui c’est qu’elle crée du tourisme et une économie de plus en plus importante. D’ailleurs selon le guide de voyage Lonely Planet, le « dark tourism » devrait connaître une forte hausse et devenir de plus en plus lucratif.
Il y a une ambiguïté entre des lieux qui inspirent le respect, le recueillement, et d’un autre côté une sorte de voyeurisme…
Il y a effectivement dans l’exposition une sorte de mélange des genres, qui va d’Ouradour-sur-Glane à d’anciennes prisons soviétiques où les touristes peuvent passer une nuit traités comme de réels détenus… J’ai voulu faire un travail complet, qui regroupe différentes formes de tourisme macabre. J’ai souhaité mettre en lumière des lieux attachés à des événements terribles et qui deviennent des places touristiques. Auschwitz, par exemple, se conçoit comme un lieu de mémoire de la Shoah. Il est visité chaque année par environ 1 million 400 000 personnes et est complètement scénographié. On voit des restes d’humains, des objets et au-delà de l’aspect mémoriel, on peut s’interroger sur une mise en scène de l’Histoire.
Dans vos photos, on peut se sentir comme présent, comme un touriste qui visite ces lieux.
Quand je me rends sur place, je contacte des guides, des tour operators et je fais des visites avec eux, comme un touriste lambda. À Tchernobyl, j’ai passé deux jours à prendre des photos, une journée avec un tour operator, la deuxième avec un guide personnel. D’un point de vue technique, je travaille à la chambre photographique grand format et je prends des photos à hauteur d’œil. Ce sont des clichés très austères, parfois même trop rudes pour certains, mais ils dépeignent ce que je vois, dans toute sa frontalité.
Vous menez ce travail depuis plus de trois ans !
J’aime prendre mon temps quand je réalise un sujet, parfois trop ! Je me suis beaucoup renseigné et documenté sur cette nouvelle forme de tourisme avant de commencer à prendre des clichés. Mon travail se base énormement sur le livre Dark Tourism, attraction of death and disaster de J.John Lennon, professeur à l’université de Glasgow. Avec l’auteur, nous avons beaucoup échangé autour de ce sujet, car il connaît bien l’aspect sociologique alors que je me suis plus intéressé au visuel.
Avez-vous d’autres voyages à venir ?
Pour conclure ce projet, j’aimerais me rendre au Rwanda pour joindre un « Genocide Tour ». Je veux aller en Afrique car je souhaite montrer l’aspect international de cette nouvelle forme de voyage. Après, j’ai d’autres projets en tête, notamment autour des ex-républiques d’Asie centrale, mais c’est encore à approfondir.
Galerie Mélanie Rio, jusqu’au 12/05
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