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Fabrice Marchal : passion Deleuze (version intégrale)

Fabrice Marchal, bénévole à Fil en Têtes, anime des ateliers sur la fabrique des concepts dans le cadre du Summer Lab. Des workshops de PiNG, qui invite l’association de médiation sur les sciences sociales. Sollicitant certaines idées des philosophes Gilles Deleuze et Michel Foucault, le jeune sociologue nous parle –en amateur– de ces penseurs connus, mais... pas tant que ça.

Que vas-tu réaliser au cours du Summer Lab ?
Le Summer Lab est une rencontre entre diverses personnes (des bidouilleurs, des créatifs…). J’y participe car PiNG a invité Fil en têtes pour réaliser des activités autour des sciences sociales. Je vais faire des « ateliers conférences » sur la fabrique des concepts.

Quelles sont les activités de Fil en têtes ?
C’est de la médiation scientifique par des gens formés en sciences sociales. Les liens restent difficiles entre les chercheurs et le reste du monde. Leur travail a l’air mystérieux, difficile et parfois un peu romantique. Il y a une demande d’échanges entre les deux milieux. Fil en têtes propose d’être passeur auprès d’associations, de citoyens, de professionnels, d’élus… Et d’initier à « l’œil sociologique » pour que les gens aient une posture de sociologue dans leurs activités.

Qu’est-ce que la fabrique des concepts ?
Sur certaines missions, on me demande d’enquêter (sur les éleveurs de porcs, le secret militaire, les habitants HLM…). Je récolte des données et rapporte la réalité. Or, pour raconter quelque chose, il faut le mettre en forme et avoir des grilles de lecture. Les sciences sociales sont un travail d’explicitation qui nécessite de former des concepts et piocher dans les textes de référence philosophique. Je forge les miens à partir de ces textes, même si je ne les comprends pas toujours dans le même sens que leurs auteurs.

Que va-t-il se passer aux ateliers ?
Le chercheur en sciences sociales est le roi du monologue (je suis formé à ça, c’est malheureux !), mais le but sera de faire participer les gens. Je vais commencer par du commentaire de texte puis je vais inviter les gens à réagir. J’ai choisi deux concepts : le territoire et la science. On a toujours affaire à un territoire : la maison, la zone d’interaction, le public… Il faut s’y retrouver pour agir, ce que permet la fabrication de concepts. Je vais parler de la science car le Summer Lab est autour de l’informatique. Et tout le monde a également affaire à la science !

Ne crains-tu pas que l’atelier t’échappe ou que les gens ne réagissent pas ?
Si mon capitaine (rires) !

Sur quels auteurs te bases-tu ?
J’ai choisi Gilles Deleuze, Michel Foucault, Félix Guattari et Claire Parnet (qui ont bossé avec Deleuze) ainsi que Clément Rosset (qui a polémiqué avec lui). Il y aura aussi des textes de Michel Callon, Yannick Barthe et Pierre Lascoumes (qui ont fait de la sociologie des sciences) et Georges Canguilhem, médecin et philosophe qui a inspiré Foucault et Deleuze.

Tu as fait des études de sociologie. Deleuze, Guattari et Foucault ne sont pas des sociologues. Pourquoi s’être intéressé à leurs œuvres ?
J’ai travaillé sur des sujets où il n’y avait quasiment aucune production sociologique. Il existe un gros corpus sur des sujets comme les banlieues ou l’emploi. Sur les éleveurs de porc et le secret militaire, il n’y a pas grand-chose. J’ai dû trouver comment forger mes concepts qui portaient notamment sur le territoire. Du côté des géographes, je n’ai pas trouvé de lecture qui pouvait m’intéresser. Dominique Pecaud, mon directeur de recherche, enseignant au département social de Polytech Nantes et philosophe de formation, a été élève de Deleuze à l’Université Paris 8. Il m’a conseillé de le lire. J’ai lu Michel Foucault car mon ex s’intéressait aux prisons et était bénévole au Genepi. Or Foucault parle du système carcéral dans Surveiller et punir.

Les noms de Deleuze et Foucault sont connus du grand public, mais pas leurs pensées. Peux-tu nous dresser leurs portraits ?
Je ne suis pas philosophe : je n’ai pas appris l’Histoire de la philosophie. Or pour parler des philosophes il faut les replacer dans une lignée. Deleuze est arrivé à une époque où il y avait des grands noms comme Jacques Lacan, un psychanalyste dont les livres étaient assez philosophiques. Il affirmait que l’Histoire était une question de dialectique du maître et de l’esclave, du dominé qui intériorise sa domination, des rapports de pouvoir qui engendrent des forces sociales. Deleuze n’aimait pas cet emploi du singulier et voulait prouver qu’on pouvait faire de la philosophie sans généraliser (« l’ouvrier », « l’étudiant », « le jeune »…). Il voulait produire un langage pour parler finement et une philosophie qui puisse servir à d’autres gens.

Sur quels sujets a-t-il employé cette méthodologie ?
Il a d’abord travaillé sur Nietzsche, Kant, Hume… Ses ouvrages les plus connus sont ses rencontres avec Guattari. Ce dernier bossait dans la psychothérapie institutionnelle, qui essayait de considérer l’asile comme une vie sociale et de privilégier des rapports humains entre le soignant et le fou. Ils ont écrit deux gros bouquins : Anti-Œdipe et Mille Plateaux. Anti-Œdipe est une thèse du désir qui s’oppose à Lacan. Mille Plateaux commence bizarrement : ils expliquent qu’ils ne veulent pas faire un « livre-arbre » mais un « livre-rhizome ».

Qu’est-ce que c’est ?
Dans le « livre-arbre », une thèse de départ bourgeonne en de multiples ramifications. Dans le « livre-rhizome », il n’y a pas forcément de postulat de départ, mais des connexions. Le rhizome, c’est la patate : une racine produit une plante qui fait une nouvelle racine qui produit une nouvelle plante. Mille Plateaux peut être lu dans le désordre. Dans la première partie, ils proposent une autre vision de la folie et du délire. Dans la seconde, ils parlent de l’armée et du rapport à l’Etat, qu’ils ne considèrent pas comme un seul bloc. Pour eux, l’État est une structure qui quadrille le territoire à partir d’un centre alors que la guerre est un appareil nomade qui cannibalise tout. L’armée n’est pas consubstantielle à l’État mais celui-ci a récupéré l’appareil de guerre et l’a fait rentrer dans ses codes. Dans certains cas, l’armée peut réveiller son désir de conquête. Pendant la Seconde guerre mondiale, quand l’Allemagne est envahie, la machine de guerre brûle Berlin pour qu’il ne reste plus rien.  

Que signifie Capitalisme et schizophrénie, le sous-titre commun aux deux livres ?
Je ne l’ai toujours pas compris (rires) ! Mais à l’époque, les deux grands courants de pensée était le marxisme et la psychanalyse freudo-lacanienne.

Pourrais-tu parler de la vie de Deleuze ?
Dans L’abécédaire [entretien vidéo entre Gilles Deleuze et Claire Parnet, ndlr], il raconte que le plus beau moment de sa vie fut l’ouverture de l’Université Paris 8 en 1969 car des musiciens, des patients psychiatriques, des cinéastes, des jeunes venaient à ses cours. Pour lui, la philosophie ne sert à rien s’il faut être philosophe pour la comprendre. Elle nécessite deux lectures : une pour les philosophes et une pour les « non-philosophes ». C’est ce que je fais.  

Peux-tu présenter Foucault ?
Foucault a bossé sur la folie, la prison, l’histoire de la sexualité… Dans les années 60 existait un grand courant de philosophes marxistes, liés au Parti communiste, qui développait un discours typé, comme « la prison est un instrument d’oppression au service de l’Etat ». Foucault s’est dit qu’il y avait des techniques de pouvoir employées dans le cadre de la prison ou de l’école, des relations entre les maîtres et les élèves, les gardiens et les prisonniers, les docteurs et les patients qu’on ne peut pas réduire à une volonté de l’État. Pour comprendre intelligemment les mécanismes d’oppression, il fallait étudier la logique de création de toutes ces institutions. Dans Surveiller et punir, il explique que la prison est créée au moment où ce n’est plus le pouvoir du roi qui est important (où le crime absolu était de blasphémer contre le roi, puni par un supplice éclatant) mais la montée du pouvoir bourgeois. En entrepreneurs industriels, ils cherchaient à préserver leurs installations et ses capitaux par la mise en place d’un quadrillage territorial pour réprimer les crimes et délits portant atteintes à leurs biens. J’utilise chez Foucault sa vision du monde social procédant à une puissance d’être et d’action. Il appelle l’interaction de ces velléités de puissance « la microphysique des pouvoirs ». Il affirme d’une part que chaque chose a une force dans le monde et tient d’autre part un discours révolutionnaire sur l’oppression des institutions que, personnellement, je trouve un peu délirant. Il met le pouvoir dans le camp des oppresseurs et dénie celui des oppressés. Dans Surveiller et punir, Foucault ne parle quasiment jamais des prisonniers comme sujets agissants. Pierre Bourdieu a repris Foucault en se demandant pourquoi les gens en position de dominés ne se rebellent pas contre l’ordre. C’est « l’intériorisation de la domination ».

Tes ateliers vont-ils être deleuziens ?
L’horreur, c’est que Deleuze était un super prof. J’aurais bien aimé que ce soit deleuzien par l’absolue fascination que suscitaient ses conférences. J’aimerais que ce soit deleuzien dans le sens où l’auditoire trouve quelque chose dans ce que je dis. Ce qui est bien avec Deleuze, c’est qu’il donne parfois l’impression de ne pas savoir où il va. Tantôt il arrive nulle part (rires), tantôt il débouche sur un chemin intéressant. Mais il confiait aussi que les questions étaient toujours des rencontres ratées : quelqu’un l’interrogeait sur ce dont il n’avait pas parlé, lui répondait sur ce qui l’intéressait. Dans Dialogues avec Claire Parnet, il explique qu’il n’aime pas l’objection, qu’il trouve inutile, ni la discussion, qu’il trouve stérile. Pour l’atelier, j’espère qu’il y aura le bon côté deleuzien !

Propos recueillis par Timothée BLIT

Infos pratiques :

École Nationale Supérieure d’Architecture Nantes, du 23 au 27/07  


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